Ce que Freud n’a pas voulu voir : "Alice Miller et les enfants du silence"
- Bénédicte Dussy
- 4 nov.
- 3 min de lecture
Dernière mise à jour : 10 nov.
Les hommes ont passé certaines vérités sous silence parce qu’elles étaient trop menaçantes. En ce sens, l’Histoire transmet impunément des mensonges.
L’origine de la psychanalyse freudienne en fait partie.
Avant de devenir un courant thérapeutique, elle fut d’abord le théâtre d’un refoulement collectif.
C’est Freud lui-même qui a institutionnalisé ce déni. Une histoire longtemps méconnue, qu’Alice Miller a eu le courage de rouvrir un siècle plus tard.
La théorie de la séduction : l’intuition première de Freud.
Avant la naissance de la psychanalyse, Freud élabore ce qu’il appelle la théorie de la séduction : l’idée selon laquelle de nombreux troubles psychiques trouvent leur origine dans des abus sexuels réels subis durant l’enfance. Cette intuition, issue de son écoute clinique, ouvrait la voie à une reconnaissance inédite du trauma. Mais en 1897, tout bascule.
La mort de son père provoque une crise majeure.
Un rêve le hante : son père lui ferme les yeux en murmurant « Prière de ne pas regarder. »
Ce rêve fait émerger une vérité insoutenable : la possibilité d’un inceste dans sa propre lignée.
Le rôle de Wilhelm Fliess : le déni comme héritage.
Freud confie cette angoisse à son ami, le docteur Wilhelm Fliess, médecin berlinois avec qui il entretient une relation épistolaire intense. Fliess lui répond que cette hypothèse est impossible, qu’un tel soupçon envers le père relèverait presque du blasphème.
Cette réaction, ancrée dans les principes de la pédagogie noire, scelle la bascule. Ce courant du XIXᵉ siècle, pilier de la domination patriarcale, affirmait que l’enfant naît à l’état de nature et doit être rééduqué par la contrainte, en s’appuyant notamment sur le précepte biblique : « Tu honoreras ton père et ta mère », en toute circonstance.
Freud devient alors le contributeur de ce déni collectif et renonce à sa « découverte ». C’est ainsi que naît la psychanalyse : d’un déplacement du réel vers le symbolique.
L’inceste n’est plus envisagé comme un fait mais comme une représentation inconsciente. La parole de l’enfant cesse d’être un témoignage pour devenir un matériau d’interprétation. Le père retrouve son statut de figure structurante et l’enfant abusé, réduit au rang de sujet du désir, devient suspect de fantasme.
La psychanalyse se fonde ainsi sur une équation ambiguë : transformer la violence subie en scène imaginaire, pour préserver l’ordre psychique et familial.
Alice Miller, celle qui a brisé l’héritage du silence.
Psychanalyste à Zurich dans les années 1950, Alice Miller évolue dans un milieu d’hommes incapables de prêter la moindre autorité à une femme et refusant de reconnaître la souffrance psychique possible d’un enfant, surtout si elle remet en cause le système éducatif dominant.
Elle a eu le courage de remettre en question les fondements mêmes de la psychanalyse freudienne. Elle a montré que ce système prolongeait la logique de la domination éducative : transformer la douleur en culpabilité, et la lucidité en transgression.
Dans son analyse du trauma, Alice Miller s’appuie notamment sur les travaux du pédiatre et psychanalyste Donald W. Winnicott, qui avait introduit la distinction entre le vrai self et le faux self. Elle prolonge cette idée en montrant comment l’enfant, confronté au déni ou à la maltraitance, se coupe de son ressenti authentique pour se conformer aux attentes parentales. Ce faux self devient une stratégie de survie : il protège, mais au prix de l’effacement de soi. Avec le temps, cette construction se fissure, révélant l’amnésie traumatique sur laquelle elle reposait.
Alice Miller a rouvert le champ du refoulé collectif. Elle a démontré, avec une intelligence et une combativité rares, que les enfants ne fantasment pas la violence : ils la portent, la taisent, et en paient le prix toute leur vie.
Une éthique de vérité et de réparation.
Dans sa lecture du trauma, Miller ne cherche pas à condamner, mais à restaurer la vérité psychique là où la loyauté familiale a imposé le silence. Elle a réintroduit la dimension éthique du soin psychique : reconnaître la blessure, mais pour cesser d’en porter la honte.
Son œuvre inspire profondément ma pratique : accompagner les personnes marquées par les psychotraumatismes de l’enfance, c’est prolonger cette éthique de lucidité qu’elle a défendue.
Regarder enfin ce qui fut tu : le courage de la vérité intérieure.
Reconnaître l’histoire refoulée du trauma, c’est restaurer la dignité humaine là où le mensonge a fait loi.
C’est aussi réapprendre à regarder l’enfant que nous avons été avec considération et respect.

Bénédicte Dussy.
Références.
Anne Gabé, « Une lecture des lettres de Freud à Fliess », Les Lettres de la Société de Psychanalyse Freudienne, n° 41, 2019.





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